Le Clézio L’Îlien, ou Comment J.M.G. S'Est Insulariséby Jacqueline Dutton

Contemporary French and Francophone Studies

About

Year
2015
DOI
10.1080/17409292.2015.998086
Subject
History / Cultural Studies / Literature and Literary Theory / Visual Arts and Performing Arts

Text

LE CLEZIO L’^ILIEN, OU COMMENT J.M.G. S’EST

INSULARISE

Jacqueline Dutton

ABSTRACT Islands are integral to Le Clezio’s worldview: Mauritius, Rodrigues, Flat

Island, and Libertalia resonate in his writing like the refrain of a chanson creole. Many studies confirm the central importance of the Mascarene Islands in his work, emphasizing key themes relating to exoticism, nostalgia, multicultural identities, postcolonial issues, and the problems of globalization. Since receiving the Nobel Prize in Literature in 2008,

Le Clezio has foregrounded his Franco-Mauritian identity more explicitly, in both personal contexts and politico-cultural initiatives. This article examines the evolution of the author’s “ islanded” identity, drawing on interviews and textual analysis, as well as recent developments in “islanding” theory. It traces Le Clezio’s journey towards an expiatory utopia where his French colonial past is reconciled in the multicultural future of

Mauritius.

Keywords: J.M.G. Le Clezio; I^le Maurice; Insularite; Expiation; Utopie . . . pour moi qui suis un ı^lien, quelqu’un d’un bord de mer qui regarde passer les cargos, qui tra^ıne les pieds sur les ports, comme un homme qui marche le long d’un boulevard et qui ne peut e^tre ni d’un quartier ni d’une ville, mais de tous les quartiers et de toutes les villes, la langue franc¸aise est mon seul pays, le seul lieu ou j’habite. (Argand 25)

Maurice, Rodrigues, I^le Plate, Libertalia : dans l’œuvre de Le Clezio ces noms reviennent comme le refrain d’une chanson creole. Des l’apparition des ı^les

Mascareignes comme cadre privilegie dans « Le Journal du chercheur d’or » en  2015 Taylor & Francis

Contemporary French and Francophone Studies, 2015

Vol. 19, No. 2, 194204, http://dx.doi.org/10.1080/17409292.2015.998086 1983, il devient clair qu’une nouvelle phase s’ouvre pour cet auteur qui, jusqu’alors, s’est refugie derriere ses ecrits pour proteger sa personne des feux de la rampe. Les lieux incantatoires de Maurice et Rodrigues envou^tent-ils l’ecrivain pour l’amener a reveler des details autobiographiques inconnus a ses lecteurs ? Ou s’agit-il pluto^t d’une necessite, une etape prealable a sa mission avouee a l’^age de quarante ans (en 1980) de tout « reecrire » pour retrouver la symetrie de l’existence : « Passe un certain temps, il faut repartir pour que le rythme recommence. Repartir veut dire non pas necessairement reecrire a l’envers tout ce qu’on a deja fait, mais repartir en retrouvant les impulsions qui vous ont fait commencer » (Cortanze 20). Ces impulsions primordiales sont precisement liees aux sentiments d’exil qui etayent l’enfance de Le Clezio, vecue en France  a Nice et a Roquebilliere  mais hantee par les souvenirs, les comptines, les regrets d’une autre vie menee ailleurs, celle de ses grandsparents a l’^ıle Maurice. Aux legendes familiales s’ajoute la rencontre de son pere a l’^age de huit ans au Nigeria, rencontre qui, selon Alain Mabanckou, represente une deuxieme etape vers l’^ıle encore lointaine : « C’est aussi en Afrique qu’il croise finalement l’^ıle Maurice. Le medecin de brousse est Mauricien, et c’est son pere » (Mabanckou 17). Le retour de la famille en France en 1950 fait entrer le jeune Le Clezio dans un monde de rupture pluto^t qu’une reunion rassurante : « Cette periode de ‘deformation’ mauricienne s’est accentuee avec le retour de mon pere. Nous sommes brutalement passes du regime matriarcal au regime patriarcal, a une education purement mauricienne qui se manifestait surtout dans le domaine alimentaire » (Le Clezio 1998, 23). Quand on ne mange que du riz, des legumes et du bœuf bouillis, assaisonnes au cari, et que ses amis mangent des steak-frites et des glaces, « la question qui vous harcele n’est pas celle des origines mais de l’etrangete : vous vous sentez transforme.

Dans ce lieu qui est pourtant le vo^tre, vous e^tes comme un corps etranger » (Cortanze 22). Bien qu’il ait l’impression de ne plus appartenir a la civilisation qui l’entoure, Le Clezio ne s’identifie pas non plus avec l’^ıle Maurice, car cet endroit se presente a lui comme un « pays imaginaire » : « Pour moi, Maurice n’existait pas. D’ailleurs, quand j’en parlais, les gens disaient : Quoi ? SaintMoritz ? » (Le Bihan).

Le cycle de recits indianoceaniques qui commence en 1983 par une periode d’ecriture intensement focalisee sur Maurice et Rodrigues avec Le Chercheur d’or (1985) et Voyage a Rodrigues (1986), se complete par des reprises ponctuelles du cadre dans des nouvelles telle que « La Saison des pluies » dans Printemps et autres saisons (1989), des documents historico-culturels comme Sirandanes (1990), ainsi que les romans ataviques La Quarantaine (1994), Revolutions (2000) et Ritournelle de la faim (2008). Rien d’etonnant dans ces allers et retours ou parcours en spirale car Le Clezio se montre egalement fidele a certaines destinations au Mexique et au Maroc. Cependant, les ı^les Mascareignes jouent un ro^le plus fondamental : elles representent a la fois le lieu matriciel de l’imaginaire leclezien car l’enfant « recompose son ‘^ıle’ en piochant dans les images, les

L E C L EZ I O L ’ I^L I E N , O U C O M M E N T J . M . G . S ’ E S T I N S U L A R I S E 195 recits, la correspondance et cet art de vivre du pays que sa mere et ses grandsparents ont conserves » (Gazier 22), et le lieu d’emancipation qui lui permet d’assumer pleinement son identite ı^lienne lors de sa premiere visite a Maurice a l’^age de quarante ans. De la, le chemin vers son insularisation progressive se met en evidence a travers ses ecrits, ses entretiens, mais aussi ses prises de position quant a la responsabilite de la France envers ses anciennes colonies. A la difference des nombreuses etudes qui confirment l’importance centrale des ı^les Mascareignes dans ses ecrits, soulignant les thematiques cles de l’exotisme (Thibault, Ferraro), la nostalgie des origines (Pages-Jodlowski), la memoire hereditaire (Dutton 2002 ; La Mothe ; Issur) et l’identite multiculturelle (Dutton 2003 ; Lohka), les questions postcoloniales (Martin) ainsi que les problemes de la globalisation (Moser), cet article se donne pour t^ache d’analyser les declarations et les actions de Le Clezio, surtout depuis le decernement du prix Nobel en 2008. Lorsque la renommee internationale de Le Clezio atteint son apogee, le moment lui semble propice d’afficher son identite franco-mauricienne non seulement comme heritage personnel, mais aussi en tant qu’instrument politique. La creation de la Fondation pour l’Interculturel et la Paix a l’^ıle